Un ami en détresse sentimentale est passé la semaine dernière à la maison. Amaigri, fragile, M. ne dort plus, il ne sait plus quoi faire de ses journées. Il nous avoue en être venu aux mains avec son amie qui le frappait violemment pour la deuxième fois. Il a répondu aux coups par des coups. Il s’en veut. Il a peur de la recroiser et il se sent encore plus fragile. Coupable de l’avoir frappée en retour. Coupable de n’avoir pas su la retenir. Coupable de l’avoir mal aimée, “c’est pour ça qu’elle est partie avec un autre”…
Il a peur d’elle en fait. Il nous dit appréhender ses réactions violentes, les mots qu’elle emploie devant les enfants, elle le menace, le dénigre. Et depuis longtemps. Que faire?
Je lui ai demandé s’il avait contacté le numéro gratuit pour les personnes victimes de violences conjugales. Il me regarde interrogatif, “c’est un numéro réservé aux femmes”.
Il a bien vu le spot publicitaire pour lutter contre la violence conjugale, mais il n’a pas compris que cela s’adressait également à lui: deux enfants dans les chaussures de leurs parents jouent au “Papa et à la Maman”
Image patriarcale de la famille type “Petit Ours brun”. Maman prépare le thé et Papa fume le cigare. Papa est très fatigué car il a beaucoup travaillé pendant que Maman s’occupait des enfants. Alors évidemment, c’est Papa qui frappe. Parce qu’il est le plus fort et qu’on se représente la force physique comme la meilleure des armes de l’ascendance sur l’autre. Et de fait, en 2008, 157 femmes sont mortes suites aux violences de leurs conjoints, apprenait-on le 25 novembre dernier à l’occasion de la journée internationale contre les violences faites aux femmes.
“La violence faite aux femmes”. On a raison de se mobiliser contre ce fléau à coups de campagnes publicitaires, de livres et de journées internationales. Mais quelle ironie d’accueillir à cette période-là précisément, un copain qui se fait maltraiter par sa femme depuis des mois voire des années!
Je lui souffle donc le 3919, ce numéro gratuit, et lui suggère de l’appeler dès qu’il le pourra. Il n’ose pas. C’est un numéro destiné aux femmes me dit-il, il aura l’air malin quand il demandera si lui aussi il peut être entendu. Comment font les hommes? Pourquoi ne savent-ils pas que eux aussi, il peuvent appeler ce numéro gratuit? Pourquoi rien n’indique dans cette campagne que bien sûr, il n’y a pas de commune mesure de chiffres, mais que les hommes aussi sont battus? Est-ce encore trop tabou? ça ne se fait pas, ce n’est pas viril de débarquer dans un commissariat en avouant avoir été battu? “Même pas eu les couilles de lui en remettre une?” “Attends, te laisse pas faire…” Ah oui, c’est ça en fait, parce que dans le temps (je ne sais plus lequel!), si une femme osait lever sa main sur un homme, il lui rendait la pareille pour la calmer. Maintenant, en toute logique, s’il le faisait, il serait accusé de violence conjugale, donc il ne le fait pas. Et il se tait pour ne pas passer pour une baltringue, c’est ça?
Non ce n’est pas cela. C’est tout simplement qu’il y a certaines femmes qui lèvent la main sur l’homme parce qu’elles sont violentes. Que d’autres -ou les mêmes! ont recours à un vocabulaire dénigrant, dégradant. D’autres encore développent une attitude manipulatoire, comme leurs congénères masculins. Elles tendent leur main puis la retirent violemment. Lui, il ne sait pas à ce moment-là si elle va poursuivre sa gestuelle jusqu’à la baffe ou bien l’étreinte. Il espère indéfiniment l’étreinte, la déclaration d’amour. Il croit que ce n’est qu’un incident, une mauvaise passe. Alors comme les femmes battues, il attend que ça passe… Cela peut durer des jours, des mois, des années.
Il ne s’agit pas ici d’ignorer ou de minimiser la réalité de la violence physique que subissent certaines femmes. Une femme qui meurt tous les deux jours et demi en France suite à des violences conjugales est un chiffre contre lequel il faut lutter avec acharnement. Il est en effet du recours de l’Etat de lutter contre ce fléau. Mais au nom de l’égalité homme-femmes, et pour aller jusqu’au bout de cette lutte, je trouve qu’il serait bon d’ouvrir les yeux afin de libérer la parole de ces hommes -autrement moins nombreux, certes! qui sont ou ont été victimes de violence conjugale. Qu’on cesse d’entretenir le schéma ancestral de l’homme bourreau et de la femme victime. Parce que c’est en reconnaissant que certaines femmes battent leurs maris qu’on cessera de ranger les femmes dans la catégorie des personnes démunies. Elles sont parfois plus faibles physiquement, mais la violence, comme en chacun de nous, ne leur est pas étrangère.
Elles peuvent avoir recours à une autre forme de violence. Verbale, ou simplement dans l’attitude. Celle qui peut tous nous prendre un jour ou l’autre. Insidieuse, camouflée, sournoise, elle avance à petit pas comme un cancer. Voilà pourquoi j’aimerais que sans oublier les femmes, bien sûr -surtout pas! on élargisse le champs et qu’on puisse parler des personnes victimes de violence conjugale. Car la violence conjugale -hélas! ignore les genres.
Femme ou homme, la personne victime de violence conjugale met un temps fou à comprendre ce qu’il se passe. Les premières fois, les premiers mois, elle met cela sur le compte d’une fragilité passagère, et puis l’amour balaie tout. Elle ne s’aperçoit pas que peu à peu, elle perd confiance en elle… Que jour après jour, elle s’accroche à une paroi imaginaire, une paroi aux reflets de l’amour sain et sincère, pauvre mirage qui continue de la faire tenir.
La personne victime de violence conjugale n’a plus d’estime de soi. Tant qu’elle ne sombre pas dans la dépression, elle s’accroche à la branche et se tait. Démunie et silencieuse, elle espère se tromper. “On va s’en sortir” est l’obsession qui la fait tenir. Jusqu’à la dernière claque, jusqu’aux derniers maux. Fatals. Qui la feront partir ou mourir.
M. a rendu une claque à son amie parce qu’il ne savait plus quoi dire. À bout. Il a utilisé sa force parce que son cerveau ne répondait plus. Il aurait dû partir, s’enfuir, refuser de se battre devant ses enfants. Mais il n’a pas pu se contrôler. Et il a cédé à la violence.
C’est en appelant ce numéro gratuit qu’il a trouvé une oreille. Quand il a dit qu’il n’avait pas pu se contrôler et qu’il a répondu à ses coups par des coups, il y a eu un silence. La conseillère voulait en savoir plus: “ah bon? Mais vous l’avez frappée? Ce n’est pas bien de frapper, Monsieur”… “Oui, je sais, mais je ne me contrôlais plus et elle venait de me frapper violemment…” Silence. Le doute faisait son chemin. “C’est ce que l’on appelle une violence partagée, Monsieur”. Pendant un instant, nous avons senti qu’elle hésitait à le prendre pour le bourreau. “Mais vous croyez vraiment que si je battais ma femme j’appellerais ce numéro?”
Heureusement, nous étions derrière lui pour lui rappeler les autres faits, plus insidieux, qu’il allait oublier de relater, coupable d’avoir levé la main sur elle. Elle se plaignait d’ailleurs depuis d’un traumatisme crânien. “Ah oui, mais ce que j’ai oublié de vous dire, c’est qu’elle frappait les enfants aussi. Et puis cela faisait des mois qu’elle me dénigrait en privé et en public; elle pouvait me traiter d’abruti ou de con devant les enfants…”
Après une longue plaidoirie, la conseillère a fini par reconnaître que M. était bien victime de violence conjugale et non de violence partagée. Elle lui a donné toutes les démarches à suivre, déposer une main courante, constater les coups dont il avait été victime… Mais s’il n’avait pas osé nous en parler, peut-être qu’il aurait continué dans cette spirale. Incapable de complètement la quitter, trimballé de crises en crises jusqu’à la dernière, fatale?
Le 3919, c’est un numéro gratuit d’écoute et de soutien pour les personnes en danger. Et www.stop-violences-femmes.gouv.fr est la première référence trouvée lorsque l’on tape: “violence conjugale” sur Internet. Mais afin que les femmes puissent imaginer qu’un jour elles n’aient plus à craindre que leur fragilité physique induise l’ascendance de l’homme sur elles, et au nom de l’égalité hommes-femmes, le gouvernement pourrait-il proposer un lien qui tienne compte du nombre infiniment plus petit -mais qui existe – des hommes victimes de violence conjugale?




Je suis tombée cet après-midi, par hasard, sur une rediffusion de “Maman cherche l’amour’, nouvelle émission de M6, au format très à la mode entre téléréalité et faux reportage-documentaire. On suit trois femmes de trois régions de France, jolies mamans, la trentaine, qui ont décidé de “recruter” un homme dans leur vie… Puisqu’apparemment, il est bien difficile d’en trouver un, quand on est à ce stade de sa vie, si l’on en croit l’intention de cette émission. Ce désespérant et grand échec de la femme divorcée, navrante situation que chacune devrait à tout prix éviter; problèmes financiers, mauvais modèle pour les enfants, plus le temps de se faire belle, de vouloir plaire… Et solitude, bien sûr. Heureusement que la télé est là pour recoller les morceaux. Donner l’espoir. Et proposer à ces femmes esseulées un petit panel d’hommes pour qu’au final, l’un d’entre eux fasse “l’affaire”. Parce qu’une Maman passés 30 ans, un, deux, trois enfants à la clef, a du mal à trouver à trouver sa place sur le marché des amants. Alors, en bonne samaritaine de la nation, la télévision lui offre son salut. Quelques dix hommes ni frais, ni pétillants comme elles le sont se présenteront à elles… Et elles ont de la chance puisqu’elles pourront choisir le moins pire, celui qui ne donne pas envie de vomir (pas un seul mec attirant, c’en est stupéfiant… Ils sont même plutôt rebutants). Elles pourront “tomber amoureuse” d’un échantillon de la population française. Hé, c’est déjà ça, non? Au moins, elles ne seront plus célibataires. Et puis elle est moderne cette émission: Maman chasse dans sa cour, pour une fois, c’est la poule qui choisit le coq et non l’inverse… Mais quelle hypocrisie!! Comment ont-elles accepté de se retrouver dans cette situation de pauv’femme qui n’est rien sans l’aide de la société? Cela me rappelle cette époque archaïque où affolés à l’idée qu’aucun homme ne veuille jamais d’elles, les parents, le voisinage ou le village s’occupaient de trouver un homme à la jeune-fille. Caser celle qui à elle toute seule ne pourrait rien faire de sa vie. Pas de place à l’amour mais aux intérêts. Pauvre petit boulet; ce n’est pas tout d’être belle… Et puis les hommes sont difficiles vous savez! Alors rendez-vous disponibles, belles, faites leur tourner la tête, pendant ces quelques semaines de conquête… Et puis après, gardez-le bien au chaud, à coup de bons petits plats, présence à domicile, beauté pas provocante. Et l’amour dans tout cela? Le coup de foudre? 2008, 1908, vous voyez une grande différence dans le traitement de la femme, vous?

