Trente cinq ans après la loi veil…

8 février 2010 par Elsa Boublil

"why?" par Bonnie Colin

Une fois n’est pas coutume, Roselyne Bachelot a fait preuve de bon sens en ce qui concerne les mesures à prendre  au sujet de l’IVG. C’est évident qu’il manque de centres, qu’il faut lutter contre leurs fermetures progressives et augmenter les salaires des professionnels qui la pratiquent. 40% des femmes ont eu ou auront un jour recours à l’IVG ; le chiffre est bien trop criant pour qu’on laisse les centres se fermer et que du coup une femme attende parfois un mois avant l’intervention. Plusieurs semaines à laisser cet embryon grossir, laisser les nausées s’installer, un mois pendant lequel elle pensera tous les jours qu’un ovule a été fécondé mais qu’elle a décidé de s’en défaire. « Vous souhaitez quelle intervention Madame ? Par aspiration ou voie médicamenteuse ? » Un mois pour éventuellement revenir sur sa décision, mais surtout pour s’empêcher de laisser croître en soi l’imaginaire d’une vie potentielle qui prendrait place.

Il y a déjà cette première semaine obligatoire pour mûrir sa réflexion (soit). Mais une fois que la décision est prise les autres deviennent une torture. Et plus le temps passe, plus on a le sentiment de commencer une grossesse qui n’en sera jamais une. Alors oui, le gouvernement a raison de faire le nécessaire pour que les hôpitaux qui pratiquent l’IVG ne deviennent pas une denrée rare. Car il faut réduire ce délai d’une effroyable lenteur.

Outre cela, ce sont les conditions dans lesquelles se déroulent l’avortement qu’il faudrait également revoir. Ces multiples rendez-vous au cours desquels on vous explique et réexplique ce qu’implique une Intervention Volontaire de Grossesse. Comme si 40% de françaises étaient des inconscientes qui allaient se faire avorter comme on va prendre un bain.
Rien que cette question directe consistant à savoir pourquoi on souhaite se faire avorter est culpabilisante : « Les raisons de votre avortement, Madame ? » (Une dame à lunettes demi-lune vous regarde par dessus ses verres et attend votre réponse afin de cocher la bonne case de sa fiche de consultation) « Euh, parce que je ne souhaite pas avoir un enfant tout de suite »
« Pourquoi ? »
Comme si seules les raisons « valables » -sous entendu « médicales »- pouvaient justifier l’intervention : « je prends des médicaments très nocifs pour l’enfant », ou « c’est à la suite d’un viol » ou encore « je ne sais pas qui est le père… »
Une fois que vous avez répondu, et qu’on vous a bien expliqué comment cela allait se passer, vous avez une semaine pour réfléchir… Ou –donc !- pour revenir sur votre décision. Parce que c’est une décision qui se prend après avoir mûrement réfléchi (ah bon?). Il n’est jamais trop tard pour changer d’avis. Ou de vie.
Récapitulons donc les étapes : je suis enceinte, j’appelle mon gynécologue qui l’accueille comme une excellente nouvelle. « Euh, non, je souhaiterais avorter ». « Ah bon? Pourquoi ? » (premier pourquoi, il y en aura ensuite encore une bonne dizaine). Deuxième étape, il vous indique quel centre contacter au plus vite… « Mais bon, faisons une échographie pour vérifier que cet embryon existe bel et bien et qu’il n’est pas ex-utero » (Mieux vaut vérifier, c’est vrai, et voir de ses yeux vus qu’il y a bien un œuf qui s’est accroché à la paroi utérine… ) « Regardez, vous voyez cette bille là, aussi grosse qu’un M&M’s… » (Non, en fait, je préfèrerais ne pas voir… ça m’arrangerait !) Je suis donc bien porteuse…
Troisième étape : « bonjour Madame, je suis bien au planning familial ? Oui, je vous appelle parce que…. » C’est là qu’on vous donne un rendez-vous pour dans deux ou trois semaines. Pendant ce temps-là, les symptômes de grossesse croissent et vous vous évertuez à chasser de votre esprit que si vous le gardiez, cela deviendrait peut-être un magnifique bébé ? Le pire est à venir.

D’abord le rendez-vous au planning familial qui dure une matinée entière. Vous êtes assise dans une salle d’attente aux côtés d’autres femmes qui viennent probablement pour les mêmes raisons que vous. On s’observe sans se regarder. Il fait froid, personne ne vous dit rien alors vous attendez sagement que quelqu’un vous appelle. Le gynécologue.
Petite auscultation rapide : « ah oui, il y a bel et bien un œuf… Bien formé d’ailleurs. Pourquoi souhaitez-vous avorter mademoiselle ? »
Et c’est reparti. Il faut prendre un air assuré, genre « je ne me sens absolument pas coupable, d’ailleurs, la question ne se pose plus… On fait ça quand ? » Heureusement que c’est un vieux Monsieur qui a fait Mai 68, qui s’est battu pour que l’avortement puisse être un droit, et qu’il n’est pas moralisateur. La question, il se doit de me la poser. « C’est comme ça, il faut un motif à l’avortement, j’ai un papier à remplir… » Il lève les yeux au ciel en disant qu’il faudra attendre la semaine prochaine, « je sais, c’est long ». Il paraît qu’ensuite, il faut passer entre les mains d’une assistante sociale qui non seulement voudra savoir pourquoi vous souhaitez avorter, mais surtout, qui vous rappellera de long en large les conséquences néfastes tant sur le plan physique que psychologique de ce genre d’intervention. « Je risque de devenir stérile ? » « Non, mais il ne faut pas négliger l’aspect émotionnel qui peut par la suite rendre difficile une nouvelle grossesse. On en a vu des femmes qui peinaient ensuite à retomber enceinte… » Ah bon? l’équation est possible?
La note est prise.
Le pire reste encore à venir.
Mais à ce stade, s’il est difficile de se mettre en colère tant on vous a fait savoir que « oui bon, d’accord, c’est votre droit, on va donc faire une intervention de grossesse… » Le sentiment de solitude est démultiplié. Il paraît qu’à chaque fois qu’on annonce, même à ses amis, qu’on va se faire avorter la première question est « pourquoi? ça ne va pas bien entre vous? ». Alors on préfère se taire. Les questions, les larmes, les douleurs de ce choix difficile, on en parlera entre nous, à la maison, à voix basse. 35 ans après la loi Veil, non seulement l’avortement reste tabou, mais le corps médical et le planning familial continuent de nous parler comme à des enfants qui auraient décidé sur un coup de tête que « oh zut, je suis tombée enceinte… Mais non je ne vais pas le garder ».

Le matin de l’IVG. On vous demande de vous déshabiller, comme à l’hôpital avant un accouchement. Sauf que là, la position sera la même, mais.

Vous tremblez de froid, d’émotion. Vous demandez à l’aide-soignante s’il est possible d’avoir une couverture supplémentaire. Non, elle n’en a pas, et puis « il va falloir vous habituer au froid parce qu’au bloc, il fait encore plus froid » « Et on va bientôt au bloc ? » « Bon, vous avez pris vos médicaments ? va falloir vous déstresser, là, Madame… » Pas très facile dans ces conditions…

Pendant l’intervention, si vous avez la chance que ce soit par anesthésie générale, vous n’entendrez pas la petite équipe parler de ses vacances pendant qu’elle est en train de vous charcuter. Si c’est par anesthésie locale et que par malheur vous donnez signe de douleur, la charmante aide-soignante qui n’a pas voulu vous réchauffer sous une deuxième couverture vous collera un masque à gaz « rieur » sur le visage, « respirez et arrêtez de faire autant de grimaces, vous allez ressortir d’ici avec des rides ». Il paraît que ce gaz rend hilare…
Cela dure 5 minutes de larmes, de pensées en tous genres, et puis on vous sort du bloc, on vous conseille de dormir, « tout à l’heure vous mangerez ».
Quand c’est par anesthésie locale, vous sortirez à la fin de la matinée. Il est possible que vous ayez de très fortes contractions, mais vous les laisserez passer toutes seules sur le chemin du retour, dans le métro si vous n’êtes pas accompagnée. Quand c’est par anesthésie générale, vous dormirez sur place, et finalement, c’est peut-être plus doux. Quant à la voie médicamenteuse, tout se passera chez vous : les contractions, les larmes, le rejet de l’œuf. Pas de méchante aide-soignante en blouse blanche ou un gynécologue pour acter l’intervention… Mais au moins à l’hôpital, même si c’est dur, il y a des gens pour vous accompagner. Pas suffisamment en nombre, ni assez bien payés. C’est pourquoi il faut absolument non seulement les considérer, mieux les payer, mais surtout leur donner envie de faire ce métier de passion qui a modifié conditions de la femme.

Une IVG devrait être faite et considérée au même titre qu’une hospitalisation pour maladie. Ca fait mal dans tous les sens de se faire avorter.

Quand vous avez mangé, c’est fini, vous vous rhabillez,  il faut encore aller payer. « Merci, au revoir ».

Merci…

Se faire avorter comme si on allait prendre un bain….

Excusez-moi d’être à côté de mon mari

1 février 2010 par Elsa Boublil

à l'ombre des maris, par Bonnie Colin

Sacrée société émancipée et moderne dans laquelle nous vivons. Je me souviens d’il y a plus de vingt ans, quand ma mère recevait du courrier au nom de Madame Robert Boublil. Je lui demandais pourquoi on l’appelait Robert, ma pauvre mère dont le prénom est si imprononçable pour les Français. Je croyais que pour s’éviter d’avoir à dire ou à écrire son prénom – Geeske, ils l’appelaient Robert. Naïveté liée à ce léger complexe de me faire reprocher en permanence d’avoir une Maman qui a un prénom à ne pas mettre un chien dehors (je cherche encore le rapport entre ne pas mettre un chien dehors et le prénom de ma mère !)
En fait, cet archaïsme poli voulait que pour honorer une dame, on l’affublait du prénom de son mari. On lui faisait cet honneur de ne pas se donner la peine de mémoriser son prénom et de l’appeler Robert. Ou Roland. Ou Pierre. Quel honneur ! Et belle si possible, cela arrangerait nos affaires, c’est tellement plus plaisant à voir, une jolie femme effacée derrière l’identité de son mari… « Bonne travailleuse sans parlotte » comme disait Brel.
Je crois que cela ne l’a jamais dérangée, ma mère, d’être Robert, la « femme de ». Derrière la langue qu’elle ne comprenait que quand ça l’arrangeait et les conventions dont elle se contrefichait, elle ne prêtait aucune attention à ce genre de machisme de papier. Elle s’abritait derrière sa culture à elle qu’elle mettait en avant pour faire la nique à ces conventions, où si l’envie lui prenait de ne pas respecter un protocole qu’elle jugeait ridicule, elle le brisait avec une aisance redoutable qui avait le don de ne plus donner aucune prise à aucun machisme d’ailleurs.
Aujourd’hui c’est mieux, comme on a dépassé cet archaïsme, on ne prend plus la peine de ne rien dire du tout. Soit on sait que vous existez, auquel cas, selon le degré d’éducation de chacun, vous aurez un prénom voire un nom, soit vous restez quantité négligeable et on ne prend plus la peine de chercher à savoir qui accompagne votre mari. Les papiers quels qu’ils soient sont adressés à lui et lui seul, et l’autre –moi ! attendra sagement qu’il ait ouvert sa lettre pour prendre connaissance de ce qui nous concerne. Formalités administratives qui ne me touchent pas vraiment en soi, mais que je trouve révélatrices. Surtout quand dans le langage courant, ces personnes qui savent pourtant que « tu » n’est plus tout seul, qu’il est accompagné d’une « elle » et qu’ils sont du coup devenus « vous », continuent de s’adresser à « tu » comme si rien n’avait changé : « pour les travaux, chez toi, tu vas peindre les murs en blanc, là ? » ou « tu habites dans le coin » ? (alors qu’il vient d’annoncer à cette « connaissance que nous nous sommes mariés). Eh bien oui, je suis là à côté de lui… Vous ne m’avez pas vue ? ah bon ? je suis trop discrète ? J’ai cru au début que c’était par pudeur, mais non en fait, c’est une grossièreté : on ne s’adresse qu’à celui qu’on considère comme le plus fort. Et qui est le plus fort des deux quand il ne s’agit pas de pouponner ou de parler couches ? Lui, évidemment. N’en parlons pas quand la notoriété intervient…
Drôle de monde où l’illusion fait croire que les choses ont progressé. Que le monde est de plus en plus égal, regardez, il y a des femmes au gouvernement ! Elles ont même fait un déjeuner de femmes pour la rentrée 2010. C’est dire ! D’ailleurs on communique là-dessus parce que c’est tellement sympa et remarquable un déjeuner entre femmes, hein ? On imagine ce même journaliste proposer un sujet pour le 20h sur le déjeuner de rentrée 2010 des ministres hommes : la rédaction de F2 lui dit que c’est un non sujet…. La voilà l’égalité !
L’égalité, c’est communiquer sur le fait qu’il y a des femmes au gouvernement. L’égalité, c’est demander à une femme comment elle s’organise quand on apprend que son mari travaille beaucoup. (Qui ferait la réciproque ?). L’égalité, c’est trouver normal qu’une femme s’organise une fois qu’elle a un enfant, alors que ça ne viendrait à l’esprit de personne d’imaginer l’inverse. L’égalité, c’est l’inégalité des salaires qui sévit toujours dans certaines entreprises. L’égalité, c’est l’exception qui confirme la règle. L’égalité, c’est encore croire qu’il y a certains domaines qui n’intéressent qu’un des deux sexes. L’égalité, c’est continuer de prononcer des divorces en faveur des Mamans sous prétexte que ce sont elles qui éduquent les enfants, alors que la seule raison valable serait qu’elles n’ont pas envie de garde partagée.
La véritable égalité serait de reconnaître plus de trente ans après les mouvements MLF, que les choses n’ont pas tant bougé que ça dans les mentalités. Que c’est révoltant d’observer que nous restons la « femme de » Monsieur, que les gens ne se donnent souvent pas la peine de retenir votre prénom (comme si nous étions une parmi tant d’autres), et qu’ils ne s’adressent à vous en premier que s’il y a une véritable indication de notoriété qui le justifie. C’est aussi donner prise à cette fausse idée que c’est l’homme qui choisit la femme, et donc, c’est bien connu, que c’est le mari qui la trompe.
Pas grave. Je continuerai de ne pas l’accepter jusqu’à ce que la politesse entre de nouveau dans les mœurs. Je continuerai de sourire poliment même à ces grands imbéciles. Pour qu’on voie de nouveau deux individus dans le couple. Pour que mon identité cesse de disparaître derrière celle de mon mari. Et qu’enfin, quand je me déplace quelque part avec lui, ces malheureux se donnent la peine de prendre de mes nouvelles… Même s’ils s’en foutent… Mais au moins qu’ils soient hypocrites jusqu’au bout, histoire de croire que les choses ont bel et bien changé.

main courante

27 janvier 2010 par Elsa Boublil

"Le scandale" par Bonnie Colin

Parce que je ne passe plus une nuit sans sueurs nocturnes, cauchemars ou crises de somnambulisme.
Parce que pas une journée ne s’écoule sans que j’y pense de manière directe ou indirecte.
Parce que 20 ans, 30 ans plus tard, on n’est toujours pas en paix avec soi-même. On se démène, on se débat, on casse, on brise, on souffre. Et à chaque mot dit de travers, à chaque regard, pour rien, et surtout pour rien, on s’effondre. Parce que dans chaque inspiration, il s’expire une souffrance, parce que plus le temps passe et moins la trace s’efface. Elle renaît, se réactive, se développe et se déchaîne.
Parce que c’est une histoire de guerre. Il y a l’abus, et puis la guerre qui s’ensuit. La main, la trace, et les années suivantes pour s’excuser d’avoir laissé faire, se lapider pour ne pas avoir dit non, se haïr pour donner raison à cet acte.
TOC, Troubles Obsessionnels Compulsifs. Ils s’installent comme des pensées surgissantes, pour faire barrage au pire. Une déviation habile qui empire avec le temps et qui devient déroute. Les TOC obsèdent, fatiguent épuisent. Ils deviennent des symptômes pour ne plus jamais oublier. Certains se suicident pour échapper aux TOC. J’essaie tous les jours de les déjouer ; comme à la boxe, il s’agit de leur donner le maximum de coups jusqu’à les mettre KO. Mais les TOC ont la dent dure. Ils se renforcent avec le temps. Ils me menacent, m’épuisent et me rappellent chaque fois, sans cesse que je ne vaux rien.

Parce que tout le monde devrait pouvoir le dire. Cesser de rester isolé dans son coin en craignant de ne pas être entendu. Cesser de se croire coupable. Respirer, s’ouvrir, se battre.
Parce que je suis Maman et que je tremble à l’idée qu’il arrive la même chose à ma petite fille.
Parce que j’appelle encore ma mère, à bout de force pour qu’elle me prenne dans ses bras.
Parce que je crois que tout le monde vaut mieux que moi, plus beau, plus fort, plus aimable. Qui pourrait vraiment m’aimer ?
Je me pense imposture –ou je panse mon imposture ? Ils s’en rendront bien compte un jour.
Parce que peut-être, un jour, ils m’abandonneront – c’est un de mes TOC qui pourrit ma vie quotidienne.
Parce que je n’ai jamais porté plainte et que j’ai encore peur de le faire.
Parce que la justice est là pour nous protéger mais que tout réussit à nous faire croire, même des dizaines d’années plus tard que notre parole ne vaut rien.
Parce qu’on se sent avant tout coupable.
Parce qu’une main courante est elle-même trop ambiguë. Elle rappelle celle de mon professeur de clarinette qui courait sur moi pendant que je jouais mes notes.
Parce que ce connard de professeur de clarinette a poursuivi paisiblement sa vie comme si de rien n’était, assouvissant ses désirs au détriment d’innocents qui ne savaient pas ce qui leur arrivait et j’en connais au moins deux.
Parce que nous sommes nombreux à garder le silence.
Parce qu’ils sont nombreux, les enfants à qui ça arrive encore aujourd’hui.
Parce qu’à défaut de main courante, je voudrais que mon blog serve à cela : dire ce qu’en aucun autre lieu, je n’arriverai à crier : qu’il est impossible de vivre normalement après ce qui m’est arrivé.
Parce que les victimes, comme moi restent des victimes jusqu’à ce que la parole se libère.
Parce des salopards n’ont pas hésité à faire courir leurs mains sur moi aux heures d’affluence dans le RER. Quatre au total.
Parce que d’autres ont sûrement oublié qu’ils m’ont violée par deux nuits d’été en colonie de vacances.
Parce que j’ai peur de ce que j’écris, et pourtant, tout cela a bel et bien existé.
Parce que malgré les sévices de mon professeur de clarinette, j’ai continué d’aller aux cours… J’aimais jouer de la clarinette.

C’était il y a 27 ans, j’avais 7 ans, il se faisait plaisir. Il a brisé ma vie, ou plus exactement mon droit de vivre au premier degré.

violence conjugale

4 décembre 2009 par Elsa Boublil

Un ami en détresse sentimentale est passé la semaine dernière à la maison. Amaigri, fragile, M. ne dort plus, il ne sait plus quoi faire de ses journées. Il nous avoue en être venu aux mains avec son amie qui le frappait violemment pour la deuxième fois. Il a répondu aux coups par des coups. Il s’en veut. Il a peur de la recroiser et il se sent encore plus fragile. Coupable de l’avoir frappée en retour. Coupable de n’avoir pas su la retenir. Coupable de l’avoir mal aimée, « c’est pour ça qu’elle est partie avec un autre »…

Il a peur d’elle en fait. Il nous dit appréhender ses réactions violentes, les mots qu’elle emploie devant les enfants, elle le menace, le dénigre. Et depuis longtemps. Que faire?

Je lui ai demandé s’il avait contacté le numéro gratuit pour les personnes victimes de violences conjugales. Il me regarde interrogatif, « c’est un numéro réservé aux femmes ».

Il a bien vu le spot publicitaire pour lutter contre la violence conjugale, mais il n’a pas compris que cela s’adressait également à lui: deux enfants dans les chaussures de leurs parents jouent au « Papa et à la Maman »

Image patriarcale de la famille type « Petit Ours brun ». Maman prépare le thé et Papa fume le cigare. Papa est très fatigué car il a beaucoup travaillé pendant que Maman s’occupait des enfants. Alors évidemment, c’est Papa qui frappe. Parce qu’il est le plus fort et qu’on se représente la force physique comme la meilleure des armes de l’ascendance sur l’autre. Et de fait, en 2008, 157 femmes sont mortes suites aux violences de leurs conjoints, apprenait-on le 25 novembre dernier à l’occasion de la journée internationale contre les violences faites aux femmes.

« La violence faite aux femmes ». On a raison de se mobiliser contre ce fléau à coups de campagnes publicitaires, de livres et de journées internationales. Mais quelle ironie d’accueillir à cette période-là précisément, un copain qui se fait maltraiter par sa femme depuis des mois voire des années!

Je lui souffle donc le 3919, ce numéro gratuit,  et lui suggère de l’appeler dès qu’il le pourra. Il n’ose pas. C’est un numéro destiné aux femmes me dit-il, il aura l’air malin quand il demandera si lui aussi il peut être entendu. Comment font les hommes? Pourquoi ne savent-ils pas que eux aussi, il peuvent appeler ce numéro gratuit? Pourquoi rien n’indique dans cette campagne que bien sûr, il n’y a pas de commune mesure de chiffres, mais que les hommes aussi sont battus? Est-ce encore trop tabou? ça ne se fait pas, ce n’est pas viril de débarquer dans un commissariat en avouant avoir été battu? « Même pas eu les couilles de lui en remettre une? » « Attends, te laisse pas faire… » Ah oui, c’est ça en fait, parce que dans le temps (je ne sais plus lequel!), si une femme osait lever sa main sur un homme, il lui rendait la pareille pour la calmer. Maintenant, en toute logique, s’il le faisait, il serait accusé de violence conjugale, donc il ne le fait pas. Et il se tait pour ne pas passer pour une baltringue, c’est ça?

Non ce n’est pas cela. C’est tout simplement qu’il y a certaines femmes qui lèvent la main sur l’homme parce qu’elles sont violentes. Que d’autres -ou les mêmes! ont recours à un vocabulaire dénigrant, dégradant. D’autres encore développent une attitude manipulatoire, comme leurs congénères masculins. Elles tendent leur main puis la retirent violemment. Lui, il ne sait pas à ce moment-là si elle va poursuivre sa gestuelle jusqu’à la baffe ou bien l’étreinte. Il espère indéfiniment l’étreinte, la déclaration d’amour. Il croit que ce n’est qu’un incident, une mauvaise passe. Alors comme les femmes battues, il attend que ça passe… Cela peut durer des jours, des mois, des années.

Il ne s’agit pas ici d’ignorer ou de minimiser la réalité de la violence physique que subissent certaines femmes. Une femme qui meurt tous les deux jours et demi en France suite à des violences conjugales est un chiffre contre lequel il faut lutter avec acharnement. Il est en effet du recours de l’Etat de lutter contre ce fléau. Mais au nom de l’égalité homme-femmes, et pour aller jusqu’au bout de cette lutte, je trouve qu’il serait bon d’ouvrir les yeux afin de libérer la parole de ces hommes -autrement moins nombreux, certes! qui sont ou ont été victimes de violence conjugale. Qu’on cesse d’entretenir le schéma ancestral de l’homme bourreau et de la femme victime. Parce que c’est en reconnaissant que certaines femmes battent leurs maris qu’on cessera de ranger les femmes dans la catégorie des personnes démunies. Elles sont parfois plus faibles physiquement, mais la violence, comme en chacun de nous, ne leur est pas étrangère.

Elles peuvent avoir recours à une autre forme de violence. Verbale, ou simplement dans l’attitude. Celle qui peut tous nous prendre un jour ou l’autre. Insidieuse, camouflée, sournoise, elle avance à petit pas comme un cancer. Voilà pourquoi j’aimerais que sans oublier les femmes, bien sûr -surtout pas! on élargisse le champs et qu’on puisse parler des personnes victimes de violence conjugale. Car la violence conjugale -hélas! ignore les genres.

Femme ou homme, la personne victime de violence conjugale met un temps fou à comprendre ce qu’il se passe. Les premières fois, les premiers mois, elle met cela sur le compte d’une fragilité passagère, et puis l’amour balaie tout. Elle ne s’aperçoit pas que peu à peu, elle perd confiance en elle… Que jour après jour, elle s’accroche à une paroi imaginaire, une paroi aux reflets de l’amour sain et sincère, pauvre mirage qui continue de la faire tenir.

La personne victime de violence conjugale n’a plus d’estime de soi. Tant qu’elle ne sombre pas dans la dépression, elle s’accroche à la branche et se tait. Démunie et silencieuse, elle espère se tromper. « On va s’en sortir » est l’obsession qui la fait tenir. Jusqu’à la dernière claque, jusqu’aux derniers maux. Fatals. Qui la feront partir ou mourir.

M. a rendu une claque à son amie parce qu’il ne savait plus quoi dire. À bout. Il a utilisé sa force parce que son cerveau ne répondait plus. Il aurait dû partir, s’enfuir, refuser de se battre devant ses enfants. Mais il n’a pas pu se contrôler. Et il a cédé à la violence.

C’est en appelant ce numéro gratuit qu’il a trouvé une oreille. Quand il a dit qu’il n’avait pas pu se contrôler et qu’il a répondu à ses coups par des coups, il y a eu un silence. La conseillère voulait en savoir plus: « ah bon? Mais vous l’avez frappée? Ce n’est pas bien de frapper, Monsieur »… « Oui, je sais, mais je ne me contrôlais plus et elle venait de me frapper violemment… » Silence. Le doute faisait son chemin. « C’est ce que l’on appelle une violence partagée, Monsieur ». Pendant un instant, nous avons senti qu’elle hésitait à le prendre pour le bourreau. « Mais vous croyez vraiment que si je battais ma femme j’appellerais ce numéro? »

Heureusement, nous étions derrière lui pour lui rappeler les autres faits, plus insidieux, qu’il allait oublier de relater, coupable d’avoir levé la main sur elle. Elle se plaignait d’ailleurs depuis d’un traumatisme crânien. « Ah oui, mais ce que j’ai oublié de vous dire, c’est qu’elle frappait les enfants aussi. Et puis cela faisait des mois qu’elle me dénigrait en privé et en public; elle pouvait me traiter d’abruti ou de con devant les enfants… »

Après une longue plaidoirie, la conseillère a fini par reconnaître que M. était bien victime de violence conjugale et non de violence partagée. Elle lui a donné toutes les démarches à suivre, déposer une main courante, constater les coups dont il avait été victime… Mais s’il n’avait pas osé nous en parler, peut-être qu’il aurait continué dans cette spirale. Incapable de complètement la quitter, trimballé de crises en crises jusqu’à la dernière, fatale?

Le 3919, c’est un numéro gratuit d’écoute et de soutien pour les personnes en danger. Et www.stop-violences-femmes.gouv.fr est la première référence trouvée lorsque l’on tape: « violence conjugale » sur Internet. Mais afin que les femmes puissent imaginer qu’un jour elles n’aient plus à craindre que leur fragilité physique induise l’ascendance de l’homme sur elles, et au nom de l’égalité hommes-femmes, le gouvernement pourrait-il proposer un lien qui tienne compte du nombre infiniment plus petit -mais qui existe – des hommes victimes de violence conjugale?

l’air du temps

23 novembre 2009 par Elsa Boublil

Par Bonnie Colin

Entendu il y a quelques jours au « Fou du Roi » dans la bouche de Mathilde Seigner qu’elle avait envie de réaliser une comédie sur la maternité et la difficulté d’être mère. Après Florence Foresti, c’est elle maintenant qui veut s’y attaquer. Cela m’a mise en joie: lever ce tabou judéo-Chrétien niais et bien-pensant que l’enfantement est un accomplissement, oser dire tout haut ce que tant de mamans pensent tout bas, rire des larmes qui coulent secrètement la nuit, quand épuisée, la nouvelle maman se lève pour aller voir pourquoi son bébé pleure, parce que oui c’est le bonheur, mais ce sont aussi des petites nuits, des cernes jusqu’au menton, un corps de mammifère, des pleurs, les couches, le biberon, le dodo -est-ce qu’il fait ses nuits?- et le papa, le papa… J’ai ri quand Mathilde Seignier a dit: « Des fois, on a envie de le mettre au congélo tellement on n’en peut plus », j’ai ri encore quand elle a évoqué la fatigue, l’allaitement… Et puis quelques heures plus tard, cela m’a gênée.

Dans un certain milieu -et heureusement! ce n’est plus dans l’air du temps de se parler entre Mamans à la sortie des parcs et de se dire avec un grand sourire béat: « oh mais quel bonheur, quel bonheur! », d’aspirer à des après-midi conférences sur « la peau sèche de bébé », de trouver que le temps passe trop vite, mais plutôt de regarder derrière en se disant « ouf, c’est fini ». C’est dans l’air du temps de dire qu’être Maman, ce n’est pas du tout aussi beau que ce qu’on en raconte. Atroce, épuisant, harassant… ça y va à coup de formules trash, de raccourcis, de lamentations au sujet du « père qui ne se rend pas compte », de fous-rires entre filles autour d’une bière, d’anecdotes sur le fil du rasoir… « Bon, je te laisse, je vais retrouver mes chiards » ou « je te rappelle quand mes nains sont couchés » ou encore « putain, mais pourquoi j’ai voulu en faire un deuxième? » Et on rit de l’absurdité routinière de nos vies. De nos jambes tremblantes le premier soir où nous sommes ressorties en tête à tête avec notre amoureux, de l’envie de se remettre à fumer pour se sentir de nouveau « Femme »…

Qui avouera la vraie fragilité dans laquelle cela nous plonge? Le désarroi face à tant d’inconnues, l’horreur de ce corps déformé, de nos seins qui suintent le lait, de cet enfant fragile qu’on veut avant tout protéger et qui nous pousse et nous oblige à vivre à son rythme. Malgré tout. Malgré nous. Il n’y a plus que son souffle, son coeur qui bat indépendamment du nôtre mais pour lequel le nôtre pourrait s’arrêter à tout moment. Cet instinct… Ce controversé instinct -non! pas maternel mais animal qui a fait jour dès l’instant où notre merveille a inspiré sa première bouffée d’oxygène. Cet invincible instinct qui contredit tout ce le siècle dernier a forgé au gré de notre culture, cette indépendance et cette égalité encore si fragiles.

Oui l’enfant qui vient au monde bouleverse. Il nous renvoie à cet ancêtre animal qui sommeille en nous, vieille lionne aux babines retroussées qui avant de s’alimenter s’assure que ses petits vont bien… Nul prédateur à l’horizon, suffisamment de réserve pour les nourrir encore trois jours, Papa dort, mais l’heure venue, il ira chasser la gazelle pour nourrir la famille. On ne s’endort jamais avant d’entendre sa respiration battre au rythme de la nuit. On se réveille une seconde avant ses premiers cris pour manger la nuit. On ne compte plus les heures, les têtées, les pleurs, les baisers. Plus rien ne compte d’ailleurs à part lui. Le bébé. Et son bien être.

Oui quand on aime travailler on veut vite reprendre. Mais plus rien ne peut se faire comme avant. Même si on s’est toujours battu pour que personne ne fasse de distinction malencontreuse et insupportable de sexe, on ne peut plus rien faire sans penser à l’heure du retour, la popotte, la nounou, le doudou, le caca… Tout ce vocable hideux et routinier, qui par sa simple répétition nous rappelle à quel point il fait partie de notre quotidien: « elle a bien fait popo ma poupoune avant de faire dodo? »

J’ai rêvé de reprendre le reportage avec ma fille sous le bras. L’emmener vivre ma passion sans que cela ne choque personne. Comment justifier que tu ne pourras pas aller à tel rendez-vous parce que tu dois garder ta fille? Comment venir à une réunion le bébé au sein sans choquer? Et à l’inverse, comment laisser entendre que ce soir on est fatigué, et qu’on ne peut pas, non, on ne veut pas la coucher ce soir. TROP. Qui dira sans gêne qu’elle a couché son petit à 8 heures parce qu’elle n’en pouvait plus? Qu’elle avait envie de silence, de voir son mari la regarder dans les yeux, la trouver belle et désirable? Croire le temps d’une soirée qu’on pourra faire n’importe quoi… Et croire que la liberté c’est faire n’importe quoi!

Alors on se déchaîne entre copines et on se fait croire qu’on n’est pas complètement prises au piège. Même pas mal, même pas vrai, moi, je suis pas une débile maman gaga prête à tout pour son petit! Non, je n’ai pas renoncé à ma liberté et à mes pouvoirs de séduction! Et même que j’arrive encore à plaire à mon mec! Ah, mais si vous saviez messieurs combien nous avons peur! Et combien on cherche en permanence à s’assurer que la fonction de mère est compatible avec celle de femme! Voilà aussi pourquoi on pense qu’en osant crier que c’est difficile, on est plus fortes, plus émancipées que les autres. Que la lutte continue et que non, non non, ce n’est pas un « chiard » qui nous changera!

Et pourtant, c’est ma fille qui me fait trouver tant d’énergie. C’est elle qui démultiplie mes envies. C’est elle qui me fait réfléchir, changer d’avis, changer de vie et d’habitudes. C’est ce petit être qui m’a fait m’oublier à son profit. Elle a pris sa place, bouleversé mes codes et mes envies. Je me suis enracinée, j’ai accepté de ne plus être au coeur de mes préoccupations, j’ai changé de métier et de façons de le dire. Je suis devenue moins absolue. Et mes premières rides sont apparues.

Alors oui, je veux bien qu’on rie et qu’on ose avoir des mots politiquement incorrects sur la douleur d’être mère -c’est même essentiel! mais pensons aussi que la douleur tient peut-être au fait que c’est l’accès à la prise de conscience de notre propre fin.

Nous, les femmes…

31 janvier 2009 par Elsa Boublil
l'égalité des sexes par Bonnie Colin

l'égalité des sexes par Bonnie Colin

Par principe d’égalité, de lutte contre cette vieille tradition ancestrale -selon certains, même, inscrite dans les gênes mââââles- du machisme, on n’ose plus admettre que quand même, les hommes et les femmes, ce n’est pas tout à fait pareil… Ne serait-ce que physiquement, évidence qu’aucun n’osera me récuser. On pourrait même me rire au nez d’oser avancer telle évidence. Pourtant.

À cause de cette envie post-féministe de gommer nos différences, nous voilà sans cesse confrontées à de drôles d’équations: « en avoir » (que c’est joli!) tout en étant féminine (mais bon Dieu que cela veut-il dire???), pondre un enfant et reprendre le boulot (cf « Rachida Dati ou la fin du congé maternité »), être indépendante mais se marier parce que c’est plus glamour, être belle et intelligente… Mais surtout belle! bref tout un tas de contradictions qui nous poussent dans cet amer retranchement du silence, ce véritable isolement contemporain… Car qui peut franchement et honnêtement s’accomplir ainsi sans devenir un petit peu schizophrène?

Alors, en secret, quand nos chéris ont le dos tourné, quand ils reprennent leur dur labeur que nous avons mis de côté le temps de mettre notre petit au monde et de nous refaire une santé, loin de leurs yeux et de leurs oreilles, nous nous réunissons, nous,  qui aimerions tellement être ce que la société donne à croire comme image de la femme accomplie.  Aux heures ouvrées, pendant lesquelles aucun mâle durement conquis puisse nous surprendre à nous laisser aller, nous nous retrouvons et baissons nos armes pour partager ce moment suspendu et fragilisant que nous vivons. Comme un échec avoué: c’est vrai, toi non plus tu n’arrivais plus à lire? Un peu comme coupée du monde… ? Et pourtant, toi non plus tu n’avais pas envie de laisser ton bébé tout seul? Toi aussi, tu as cru que plus personne ne t’adresserait plus jamais la parole tant tu te trouvais bête? Transparente? Dépendante? Ahh mais oui et heureusement… Tellement mère!

Dur mais honnête constat que cette tentative presque réussie -et toute puissante!- d’être tout ce vers quoi nous tendions dans un relatif succès n’était qu’un mirage… Alors toi aussi tu as eu peur de n’être plus rien? ah? toi aussi? toi aussi? Horrible vérité que nous n’osons même pas dire à nos hommes, parce que nous avons peur que pour de vrai, ils se détournent… Parce que pendant que nous essayons tant bien que mal de réussir à être mères (donc femmes aussi!), d’autres continuent de faire croire que la toute puissance, oui Môôssieur, être tout et plus que tout ce que vous êtes, oui c’est possible… Cette égalité idiote qui ferait mieux d’admettre avant tout qu’elle n’est que différence… Parce que c’est en admettant que nous ne sommes pas pareils que nous réussirons enfin à être, tout simplement. Et faire tomber les clichés.

Alors oui, nous, les femmes, nous les femmes!

Et enfin avouer au monde que c’est tellement difficile ce chamboulement. Et tellement beau. Un desespoir social qui, enfermé, crie qu’il a peur qu’on l’oublie et qu’on ne l’aime plus… Une véritable dualité qui s’exprime derrière l’instinct maternel obligé de nourrir et protéger son bébé contre l’agresseur aux dépens d’une raison sociale soi-disant égalitaire. Et des larmes coulent de cette peur de n’être plus rien; pensée honteuse qui n’existerait plus si les femmes osaient enfin dire qu’elles sont nombreuses à le ressentir; que c’est absolument normal…. Et qu’elles cessent enfin de se laisser intimider par ces autres qui ont déjà oublié qu’elles aussi, un jour, dans cette situation, elles ont eu peur d’être délaissées.

« Cachez ce sein que je ne saurai voir… »

26 janvier 2009 par Elsa Boublil
Marylin Margot par Bonnie Colin

Marylin Margot par Bonnie Colin

« Tu allaites? » « Tu lui donnes le sein? »"Ah bon, pas de biberon? »"ça va, tu as du lait? »"Et comment tu sais qu’elle a suffisamment mangé? »"ça va elle grossit? »

Depuis que je suis Maman, mon identité semble disparaître derrière mes seins. Héroïque quand même un peu, car la denrée mère allaitante se fait rare d’après mes petits sondages, je ne suis pas une Sainte mais presque si j’avais eu la chance d’être un Saint. Des saints, dessin, je me disais, dessein, mais mes seins aussi… Tout est sain, sein pour mon bébé, et nourrit quantité de conversations autour des vertus de l’allaitement. Ce qui était naturel pour moi est devenu un don de moi pour les autres, une prouesse, non ça ne me fait pas mal, non, je n’alterne pas avec le biberon, non, je ne me suis pas posée la question des seins qui tomberont peut-être ensuite. Je me souviens d’une connaissance ayant lancé, « faire une fille ça vous vole vos seins… » « ah bon mais pourquoi, tu l’as allaitée longtemps? »"Non, non, ça me fait mal rien que d’y penser… Mais depuis que je l’ai mise au monde, je n’ai plus de seins… »

Les seins, ces seins objets de désirs, deviennent le temps de l’allaitement si l’on en croit l’imaginaire collectif des pis! Tout le monde les voit, les regarde, en parle… Ils sont gros, ils coulent, ils nourrissent… Et la femme s’est muée en mère… Donner le sein c’est disparaître en son sein, animal mammifère que nous sommes… Je suis une sainte de me dévouer de la sorte; comme si allaiter vous empêchait d’être femme.

« J’avais envie de retrouver mon corps » me jette une amie qui a décidé au bout de trois semaines d’allaitement d’arrêter. Une dualité, cette incessante problématique de l’allaitement, comme si être femme se passait toujours ailleurs de ce que nous sommes, comme si pour être une femme, il fallait chasser le naturel.

Alors on interroge le naturel, on s’en étonne, on le craint. Quelles sont les conséquence de ce don de soi, sur le bébé et sur soi? Et sur l’homme, sur le mari, sur l’amant, ou le quidam dans la rue? La crainte de ne plus être ce que nous sommes, cette fragile identité féminine. Superwoman elle donne le sein, elle? Dans l’imaginaire collectif de la femme sexy, est-ce qu’elle dénude son sein pour nourrir son enfant? Margot qui dégraffe son corsage, c’est érotique? C’est quoi être une femme, déjà? Nous nous réunissons entre copines, et nous en discutons. Loin des hommes. On se sent seules et on a peur d’être laissées sur le bord de la route, parce que la société nous bourre le crâne autour de la femme performante, femme avant tout plastique qui fait un enfant comme une poule pond un oeuf… La maternité serait une parenthèse anti-féminine si l’on en croit les journaux et les forums féminins; la maternité, pourtant seul état qui fasse de nous des femmes, nous couperait de la féminité, exaltée en son sein. Et comme il est public parce qu’on le découvre quand son bébé a faim, mon sein, ce lien charnel entre ma petite fille et moi que je ne cache plus parce que c’est ma fille qui compte avant tout, eh bien le monde machiste et sexiste dans lequel nous vivons nous a fait croire qu’il en perd son attribut érotique. Peut-être. Mais n’empêche que tous les gars du village, s’il le veulent, tous les gars du village, ils peuvent être là là là là là là là , là… Ils peuvent être là là là là là là là! Et ils sont là là là là là là, là là là là là.

Rachida Dati ou la fin des congés maternité.

7 janvier 2009 par Elsa Boublil
dati et Zohra, vue par Bonnie Colin

Un juge d'instruction reconverti en nounou... Par Bonnie Colin

Rachida Dati est une superwoman. À peine cinq jours après son accouchement par césarienne, hop, la voilà sortie de la clinique, pimpante et fashion-couture as usual, les caméras pas loin comme toujours, sur le pied de guerre au premier Conseil des Ministres de l’année 2009, comme si de rien n’était. Ah si, un petit ventre est quand même visible; elle n’a tout de même pas réussi à retrouver sa belle silhouette en cinq jours. Mais la douleur, et la fatigue… Sa cicatrice ou le besoin éventuel qu’aurait son enfant d’avoir sa maman auprès de lui? Là n’est pas la question. Madame Dati est une ministre exemplaire, et elle ne manquerait en rien ses devoirs d’homme -pardon de femme politique.

Merci pour les autres femmes, Madame Dati! Je ne parle pas de votre enfant, car je me garderais bien de tout jugement moral sur l’éducation de votre petite  -et puis, vous devez avoir l’aide nécessaire dont toute femme qui n’a pas repris le travail rêverait… Une nounou qui vous prépare de bons repas pour que vous puissiez lui donner du bon lait, qui lave ses petites fesses et ses pyjamas… Qui le déclare à la sécurité sociale, l’accompagne chez le pédiatre pour son premier rendez-vous, et veille à ce qu’il grandisse et mange bien! Tout ce temps dont rêve n’importe quelle nouvelle maman qui peine à dormir tant son petit a besoin d’elle chaque minute, chaque instant de sa vie… Vous Rachida Dati, vous n’en n’avez pas besoin, vous êtes plus forte que les autres, que nous autres. Pas besoin de congé maternité ou de papa. En superwoman sexy et libérée que vous êtes, vous nous avez démontré aujourd’hui qu’accoucher est un épiphénomène. La césarienne permet de choisir la date (le 2 janvier, tout le monde est encore en congé), et puis le reste, le droit de s’arrêter parce qu’un petit a besoin de vous 100% de son temps, ce droit que nous avons mis tant de temps à acquérir… Ce droit qui nous permet d’être mère et femme à la fois, vous avez choisi de le mépriser, de l’ignorer. En exemple publique, vous nous avez démontré ce matin que ce droit serait un luxe… Et ainsi, toute femme digne de son état pourrait reprendre le travail aussi vite qu’après un arrêt maladie. Et si le congé maternité devenait un simple arrêt maladie, d’ailleurs? Ou alors dites-le nous, Rachida Dati que vous êtes Superwoman. Que vous êtes l’exception qui confirme la règle.

Ou bien suis-je une faible, une fainéante? Une de ces femmes qui profite de nos acquis sociaux… Et on se demande comment un mois après l’accouchement, je n’ai toujours pas repris le boulot? Pourquoi je ne suis toujours pas sur les ondes, à décrypter les médias comme je le faisais il y a encore quelques semaines? Non, je suis simplement à la maison, bêtement à cocooner sans même trouver le temps de lire la presse comme j’aimais tant le faire il y a si peu. Mais ça doit être que cela ne me passionne pas tant que cela, non?!? Sinon j’aurais trouvé l’énergie?! j’aurais trouvé le temps…

J’écris ce post assise à côté de ma fille qui dort paisiblement depuis sa dernière têtée il y a deux heures et demi. Premier soir depuis que ma fille a vu le jour que je trouve l’énergie et la disponibilité de penser à autre chose qu’à regarder dans le vide de fatigue, à manger, ou à l’observer dormir, parce que c’est beau de voir son bébé dormir. Mais je ne dois pas être une femme moderne, je dois avoir des restes du modèle archaïque de la femme au foyer… Je ne fais pas passer ma carrière avant tout, je profite du système comme les autres. Pendant que mon mari travaille, je reste à la maison avec ma fille, auditrice fidèle de France Inter, derrière le poste, juste derrière; je change les couches de ma fille, je lui donne à manger, et me voilà devenue réactionnaire, à critiquer la modernité incarnée par la garde des Sceaux.

Mais la vraie modernité serait d’étendre ce droit aux hommes, qu’eux aussi puissent s’arrêter un certain nombre de semaines pour s’occuper de leurs chérubins. Et là, et là seulement, que la femme reprenne le travail dans les jours (plutôt semaines) qui suivent l’accouchement ne serait que bien normal. La femme pourrait quitter son foyer sans craindre que son enfant soit entre les mains d’inconnus, de personnes dont la voix ne lui est pas familière. Papa pourrait assurer l’écoute et la présence que demande un nourrisson, tout simplement, tout naturellement. Alors nous pourrions toutes être un peu plus des femmes libérées, assumer féminité et carrière à la fois sans culpabiliser ou craindre de perdre notre poste… Les deux deviendraient compatibles, et nous aussi nous pourrions devenir des superwomen mais dans le vrai et dans la vie.

« Maman cherche l’amour »

7 décembre 2008 par Elsa Boublil

maman1Je suis tombée cet après-midi, par hasard, sur une rediffusion de « Maman cherche l’amour’, nouvelle émission de M6, au format très à la mode entre téléréalité et faux reportage-documentaire. On suit trois femmes de trois régions de France, jolies mamans, la trentaine, qui ont décidé de « recruter » un homme dans leur vie… Puisqu’apparemment, il est bien difficile d’en trouver un, quand on est à ce stade de sa vie, si l’on en croit l’intention de cette émission. Ce désespérant et grand échec de la femme divorcée, navrante situation que chacune devrait à tout prix éviter; problèmes financiers, mauvais modèle pour les enfants, plus le temps de se faire belle, de vouloir plaire… Et solitude, bien sûr. Heureusement que la télé est là pour recoller les morceaux. Donner l’espoir. Et proposer à ces femmes esseulées un petit panel d’hommes pour qu’au final, l’un d’entre eux fasse « l’affaire ». Parce qu’une Maman passés 30 ans, un, deux, trois enfants à la clef, a du mal à trouver à trouver sa place sur le marché des amants. Alors, en bonne samaritaine de la nation, la télévision lui offre son salut. Quelques dix hommes ni frais, ni pétillants comme elles le sont se présenteront à elles… Et elles ont de la chance puisqu’elles pourront choisir le moins pire, celui qui ne donne pas envie de vomir (pas un seul mec attirant, c’en est stupéfiant… Ils sont même plutôt rebutants). Elles pourront « tomber amoureuse » d’un échantillon de la population française. Hé, c’est déjà ça, non? Au moins, elles ne seront plus célibataires.  Et puis elle est moderne cette émission: Maman chasse dans sa cour, pour une fois, c’est la poule qui choisit le coq et non l’inverse… Mais quelle hypocrisie!! Comment ont-elles accepté de se retrouver dans cette situation de pauv’femme qui n’est rien sans l’aide de la société? Cela me rappelle cette époque archaïque où affolés à l’idée qu’aucun homme ne veuille jamais d’elles, les parents,  le voisinage ou le village s’occupaient de trouver un homme à la jeune-fille. Caser celle qui à elle toute seule ne pourrait rien faire de sa vie. Pas de place à l’amour mais aux intérêts. Pauvre petit boulet; ce n’est pas tout d’être belle…  Et puis les hommes sont difficiles vous savez! Alors rendez-vous disponibles, belles, faites leur tourner la tête, pendant ces quelques semaines de conquête… Et puis après, gardez-le bien au chaud, à coup de bons petits plats, présence à domicile, beauté pas provocante.  Et l’amour dans tout cela? Le coup de foudre? 2008, 1908, vous voyez une grande différence dans le traitement de la femme, vous?

Vive la télé moderne! Elle m’a rappelé à l’ordre. Je veillerai désormais à ne pas trop m’émanciper.

Femme

4 décembre 2008 par Elsa Boublil

Ouvrir mon blog avec ce titre puisque c’est un enjeu permanent et qu’on n’en parle pas assez d’après moi. On tente même de nous faire croire que la lutte des années 70 nous a rangées à égalité. Et plus personne ne dit rien. Tout le monde accepte ce drôle de statut. Avant d’être, la femme est femme.

Femme comme sexe féminin, femme comme séductrice, femme comme alternative de l’homme, femme comme mère, aussi, comme matrice. Femme de, bien sûr… On le précise toujours, pas plus tard que ce matin, dans « Le Parisien », il fallait bien briser l’interrogation Anne Hidalgo… Belle, discrète et battante, elle ne pouvait pas être seule… Eh bien non! nous savons maintenant que c’est la femme de Jean-Marc Germain, l’homme qui vient d’être nommé Directeur de Cabinet de Martine Aubry, et… « époux d’Anne Hidalgo, la première adjointe au Maire de Paris ». Soit. Je suis contente de l’apprendre.

La femme gêne, on l’aime mais elle dérange. Belle? on la prend et on l’embauche pour son esthétique, on tente de l’y réduire. On aimerait qu’elle ne soit que cela. « Sois belle et tais toi », cet horrible dicton qui se voit appliqué tous les jours dans ce monde hypocrite qui tend à nous faire croire que là n’est pas le propos. Hôtesse d’accueil ou de l’air, présentatrice, actrice, serveuse… Si elle parle, c’est pour sourire, pour nous servir dents blanches et fantasmes. L’audace d’avoir des choses à dire n’est pas le propre de ces métiers. Ouf, c’est toujours cela de gagné.  Pourtant, même si ce n’est pas grand chose, sa beauté dérange les autres qui l’envient et la méprisent à la fois… « Elle n’a rien dans la cervelle ». C’est tellement rassurant.

Intelligente? Alors si possible moche ou masculine… Qu’on puisse dire d’elle qu’elle est « culottée », ou s’interroger sur ses penchants sexuels… Parce que si en plus de tout elle était féminine… c’est que forcément, elle couche avec quelqu’un… Le patron? son bras droit? le bras droit du bras droit? Elle n’a pas pu réussir comme ça, par la force de son talent et de sa pugnacité…! Les premières à le dire sont souvent des… femmes!

Suffit le règne de l’homme, il nous faut des femmes, comme il nous faudrait du beurre, ou autre chose… Alors on les nomme artificiellement à des postes clés, histoire de faire illusion ou de répondre à un quota… « Et tu vois bien qu’il y en a, non? ». Oui. Certes. Pourquoi mettre en avant cette condition avant même le talent? Pourquoi avoir besoin de préciser que c’est une femme comme certains n’oseraient plus dire que c’est un juif ou un arabe (et ils ont bien raison!)?

La mode est à la femme sexy, branchée, qui fait attention à elle. Une battante habillée en tenue de soirée et des mains parfaitement manucurées. Commentaires sur Ségolène Royal après un meeting? « elle est de plus en plus jolie… » Et elle semble l’accepter, en jouer même… Alors les femmes se font concurrence, se sourient niaisement, espérant chacune remporter les « faveurs » des hommes. Regards mielleux, rapports de séduction, croche-pieds, et autres bêtises pour se faire une place de femme dans ce monde masculin. On la déteste quand elle est célibataire, danger potentiel et permanent si elle est un peu trop belle… On la plaint si elle continue dans la voie de la marginalité solitaire… « La pauvre, mais elle ne plaît vraiment pas? Pourquoi elle ne trouve personne???? » Elle nous rassure aussi sur la chance, que nous avons, nous, femmes mariées d’avoir pu nous « caser »… Alors on l’évite pour qu’elle ne nous pique pas notre mec, on la regarde à peine quand elle s’approche trop, éternelle rivale dès qu’un homme apparait. Pour son plus grand plaisir à lui, niais qu’il est de croire que c’est de lui qu’il s’agit. Mais non, stupido! Sa tentative de séduction n’est qu’une histoire de mesure. De mesure de soi par rapport à l’autre, de soi par rapport aux normes et à la société qui pèse…

Il n’y a qu’un moment où elle ne dérange personne. C’est quand son statut devient celui d’une procréatrice. A Priori, elle ne volera le mari de personne, ne sera plus maîtresse de quiconque, ni même séductrice. En tout cas pour un temps. Elle porte un être en elle, et pour neuf mois seulement, elle s’entendra dire qu’elle est « belle », « ravissante », « si jolie »… « Tu n’as même pas pris trop de poids… » Et quand est-ce que tu prends ton congé maternité? » Elle ne dérange plus, ni au travail, ni sur le terrain de l’Homme. Pendant neuf mois, la femme enceinte un peu naïve pourrait croire que le monde est doux et gentil, alors que l’entourage se voit soulagé de penser que pendant quelques temps, elle ne nous fera plus concurrence. Ouf. « Et tu vas reprendre le boulot au même rythme quand tu auras accouché? » « Ah bon, tu ne veux pas passer à mi-temps? ». « Et ton bébé??? »

Cerise sur le gâteau, elle n’est tellement plus cet objet du désir, être sexué et objet de fantasme, que personne n’hésite plus à lui toucher le corps, le ventre, ce ventre qui s’arrondit et qui la range de plus en plus dans cette catégorie hors compétition de mère. Certaines autres femmes oseraient même, dit-on, faire les yeux doux au mari de la femme, vous savez, cette femme qui n’en est plus une, sauf femme de, peut-être.

En outre, la langue française n’a rien trouvé de mieux que de nommer en synonyme de l’épouse, la femme, alors qu’au masculin c’est le mari. Bon.

Et non, je ne finirai pas ce post en disant que c’est le coup de gueule d’une femme qui s’exprime ce soir… Mais bien le mien, celui d’Elsa Boublil, révoltée de voir à quel point on peut être seule… Quand on est une femme!