Cher Nicolas

Cher Nicolas Bedos,

Je reviens avec un peu de retard sur votre premier billet “mythomane” publié dans Marianne au sujet de Tristane Banon la semaine du 17 au 23 septembre 2011, mais après sa confrontation avec Dominique Strauss-Kahn jeudi à la brigade de répression de la délinquance à la personne, à Paris, je me passe et repasse la conclusion de votre billet en boucle, et je me demande ce qui vous permet d’affirmer que “cette romancière convalescente est moins bonne que Torreton dans le rôle de la victime.(…) Tristane, permets moi de te rappeler que la justice fonctionne. Elle te paraît sans doute trop lente, mais, vu les huit années qu’il t’a fallu pour porter plainte, je t’invite aujourd’hui à davantage de modestie.”

Pourquoi ce jugement hâtif? Comme si le temps jouait contre elle. Comme si, ce “réveil tardif” ressemblait plus à une démarche pour exister qu’à quelque chose de sincère. Ce qui est louche, selon vous, c’est le temps qu’elle a mis à oser la procédure judiciaire. C’est vrai qu’après ses fameuses déclarations chez Ardisson, au cours d’un diner mondain télévisuel, ça peut paraitre rocambolesque. Mais qui êtes-vous pour pouvoir juger? Qui êtes-vous pour préposer savoir? Il y aurait donc des voies “traditionnelles” pour déclarer le pire? Pour avouer la plus grande des humiliations? Pour révéler ce qui meurtrit un être et un corps tous les jours? Bien sûr, la justice vous donnera peut-être raison, et on découvrira que ce n’était qu’une mythomane de plus. Mais qu’est-ce qui vous autorise à juger cette jeune femme visiblement souffrante avant que la justice ne le fasse? Savez-vous que le drame d’une victime est avant tout d’être victime? De soi, de son drame, de son histoire… Connaissez-vous la peur qui tenaille une personne qui aimerait oser dire et raconter ce qui est l’un de nos plus grands sujets tabous actuels? Savez-vous comment on regarde encore une personne qui ose avouer cet inavouable? Comme une pute, une salope… Une mythomane aussi parfois… Chez les derniers machos. Ce que les femmes ambitieuses sont prêtes à faire pour pouvoir avancer quand coucher n’a pas suffi… Voilà ce que certaines personnes pensent tout bas. Voilà aussi pourquoi il reste encore si périlleux de dire. Raconter quelque chose qui s’est passé à l’insu de tous, entre deux personnes dont l’une aura pu croire que l’autre était consentante. Allez, ça, c’est dans le meilleur des cas. Alors que va-t-on raconter? Comment? Devoir une nouvelle fois se retrouver nue devant des inconnus… Leur dire dans quelle posture inénarrable nous nous sommes retrouvées…

Savez-vous que certaines personnes préfèrent oublier et perdre la mémoire après un acte aussi atroce? Ça s’appelle le refoulement, Nicolas… Que d’autres réussissent même à ne plus savoir ce qui s’est vraiment passé quand la mémoire leur est partiellement revenue. Comme un doute qui permet de survivre. Mais qui rend le réel dangereux. Parce que le réel est devenu instable. Qu’est ce qui est vrai? Faux? On ne sait plus… Alors on se tait et on subit l’hostilité de ce monde…
Tristane Banon, elle, semble avoir trouvé la force de dire. Avant les 10 ans de délai de prescription. Et 10 ans, cher Nicolas, ce n’est rien au regard du drame que cela peut générer sur toute une vie. Il devrait d’ailleurs être augmenté, ce délai de prescription, car on se rend bien compte qu’entre la prise de conscience et le moment où on peut se décider à dénoncer, le temps n’a plus de temps.
Moi qui n’ai jamais eu la chance de dénoncer parce que lorsque je me suis réveillée, les 10 ans étaient largement dépassés, je ne sais toujours pas si j’aurais eu le courage de me confronter à ces bourreaux. Devoir les revoir et recroiser leurs yeux. Tristane, elle, a osé se retrouver face à lui. Affirmer, les yeux dans les yeux sa version des faits.
Pourquoi donc, alors qu’elle accomplit un acte et dit une parole difficile à révéler, vous, la plaignez-vous? Avouez plutôt qu’elle vous dérange… Que c’est insupportable d’entendre le récit d’une tentative de viol. Il y a là quelque chose de presque pornographique. Sauf que le pornographique, c’est nous qui choisissons de le voir, on ne le subit pas. Il est supportable tant qu’on accepte d’y prendre part, mais devient dérangeant, grotesque, violent et vulgaire quand on nous l’impose. On préfère choisir que de subir. Eh bien c’est pareil pour la victime, Nicolas: elle le devient parce qu’elle n’est plus restée maitresse d’un désir. Parce qu’on lui a imposé une langue, un baiser pour ne pas dire le pire. Et c’est cela qui rend l’acte violent. Insupportable.

Donc si je suis heureuse de vous retrouver chaque semaine dans Marianne, permettez moi d’espérer que vous vous soyez peut-être un peu vite emporté?! Car le sens de l’effet est parfois lourd de conséquence… Et derrière vos bonnes formules, il y a une femme qui traverse une épreuve où le risque de se sentir humiliée la guette à chacun de ses mots prononcés. Qu’ils soient vrais ou pas. La justice nous le dira.
En attendant, ils sont vrais pour elle.

Une Réponse à “Cher Nicolas”

  1. nanalure dit :

    Ca vient de très loin.
    Bon courage.

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